Le Concombre masqué

Le Concombre masqué fait son apparition dans le numéro 1037 de Vaillant. Il habite un lieu bizarre, le Désert-de-la-mort-lente, où il martyrise un explorateur-journaliste du nom de Boff, venu précisément à sa recherche.

La couverture des Cahiers de la BD n°28

Les tout premiers dialogues échangés donnent une idée du ton de la bande : « A-t-on jamais vu un concombre qui parle ? Mais d’abord, qui êtes-vous ? » « Je n’en sais rien, je suis masqué. » Le personnage, grassouillet à ses débuts, affublé d’un loup de velours noir et d’une petite queue trifide, prend rapidement son indépendance pour vivre une saga de justicier délirant, sous la plume de Kalkus, alias Karl Kruss, Caleq-usse, Calgus, Kilkoz, en fait le dessinateur Nikita Mandryka qui ne signe sous sa véritable identité que quelques années plus tard, dans les pages de Pif-Gadget.

Nikita Mandryka dans Les Cahiers de la BD n°28

Avec le temps, comme il est d’usage chez les héros de bande dessinée, les traits du légume évoluent, s’adoucissent, et il finit d’ailleurs par porter une cagoule.

D’entrée, pour en revenir aux origines, le concombre s’affirme comme une créature à part : il n’est ni beau ni sympathique, il affiche souvent un rictus de mépris dont Spielberg saura se rappeler pour donner un faciès à ses vélociraptors vicelards. (où le plagiat va-t-il se nicher tout de même ! ). Et son humour est totalement irrationnel. Il cultive le nonsense avec art et érudition. Il suffit, sur la vingt deuxième planche de ses aventures, de jeter un coup d’oeil à l’intérieur du cactus-blockhaus, résidence attitrée du légume, et d’observer les rayons de sa bibliothèque pour se rendre compte des choses.

Résidence C-B

On voit des volumes du Popeye de Segar, du Krazy Kat d’Herriman, du Copyright de Forest, ainsi que les oeuvres plus classiques de Lewis Carroll, Edward Lear et Harpo (?) Marx. Une sélection qu’André Breton n’aurait pas dédaignée.

La mécanique de toutes les histoires du Concombre repose sur l’absurde. Leur chute est constituée par un événement hautement improbable, présenté comme l’aboutissement logique des prémisses et du développement de l’intrigue. Vouloir résumer un scénario dans ces lignes serait vain, cela aboutirait à enlever tout leur sel au propos légumier, car le texte fait corps avec le dessin. Mais allez, pour éclairer la lanterne du malheureux qui n’aurait jamais eu affaire à notre zinzin potager, citons des extraits de la conférence que Boff donne pour présenter sa découverte, dans le numéro 1053 du magazine : « (...) Le légume justicier est en fait le dernier descendant de l’antique peuple des Cucurbitacées qui régnait dans le désert-de-la-mort-lente, aux temps anciens de la Grande Loi, avant l’arrivée des conquistadors.

Dans Vaillant n°1053

Ni les jeunes, ni les vieux, ne trouvèrent grâce devant les conquérants sans scrupules qui, avec l’aide sournoise des légumiers, les asservirent jusqu’au trognon... La saga de Badibulgh (le grand poète vindioux) nous conte la résistance héroïque de ces irréductibles surnommés par le peuple « les durs à cuire ». La répression fut féroce : un seul concombre a survécu au massacre et à la domestication. J’ai nommé le légume fabuleux... l’insaisissable... « le concombre masqué » qui résista furieusement aux assauts des végétariens esclavagistes. Traqué par toutes les polices du monde ce dernier des réfractaires nargue encore le monde stupéfait. Devant cette incarnation dernière de la liberté vous ne pourrez plus, avant de faire votre salade, prendre un concombre domestique sans avoir une pensée émue. »

On conçoit volontiers que le style de Mandryka donne prise à la parodie. Gotlib s’en donne à coeur joie, quand il fait prendre à son Gai-Luron les apparences et le langage concombrineux, sur une double page, reprise dans le volume Gai-Luron fait rien qu’à copier des éditions Audie.

Album Audie n°5 de Gai-Luron

Page 38, Gotlib s’appelle Gotlus (Kalkus) et qu’il change de pseudo à chaque case (clin d’œil sûrement à ceux multiples de Mandryka)

C’est la parole et la jactance du cucurbitacée qui prêtent le mieux le flanc à la moquerie et à l’exégèse. D’abord, le Concombre émaille ses discours de vociférations inopinées : « Et ri et ra », « Vazyléon », « Protz », « Vazymolo », « Schniaque », « Marcadet-Poissonniers », sans oublier le perplexe « Kesskeucé ? ».

Kesskeucé ?

Mais on relève aussi des termes inédits auxquels Mandryka donne substance en les dessinant dans les vignettes : le yaglourt, arme secrète de notre héros, qui transforme le sable du désert en bouillie informe, le slictueux, espèce de tabellion barbu qui seconde Boff, les tromp’la mort, gendarmes (?) qui émettent des tromp-tromp bruyants quand ils se déplacent et empêchent le Concombre de faire sa sieste tranquillement. Il faut aussi citer le verbe badibulguer, polysémique.


Les Gendarmes

Et, surtout, insister sur la faune et la flore prodigieuses qui peuplent le décor, et sont récurrents dans les aventures potagères. On reconnaît là tout ce que l’auteur doit au père d’Alice : il y a l’oiseau-tilt, fruit des amours de la schizophrénie labiale du Haut Nil et de l’aphasie stridente, ou les piranhas des sables, qui pullulent dans le désert humidifié par le yaglourt. On rencontre aussi une créature nomade prénommée Ignatz (clin d’oeil à Krazy Kat), animal migrateur qui se construit un igloo à chaque étape de son voyage sans fin.

Dans notre pays où le cartésianisme fait loi et où le nonsense anglo-saxon doit être banni, car on le juge particulièrement mal venu dans une « publication destinée à la jeunesse », l’humour légumineux du Concombre divise les lecteurs et rédacteurs de l’hebdomadaire en deux groupes, les pour et les contre. Richard Medioni en témoigne par ailleurs, les enfants et préadolescents peuvent se révéler parfaitement réactionnaires, leur goût s’accommodant mal des histoires qui osent s’aventurer loin des sentiers battus. C’est sans doute sous la pression que Mandryka décide d’assassiner sa créature en la faisant dévorer par le dieu Gaâg, dans le numéro 1270.

Pif-Gadget n°32 ou Vaillant n° 1270

D’autres séries en une planche, « Ailleurs », et les « Minuscules », réalisées par la même main, et où l’on trouve une inspiration surréaliste du même acabit, ne survivent pas non plus.

annonce de l’arrivée des minuscules dans le Vaillant n°1130 du 8/1/1967

Ailleurs

Il faut lire Pilote, puis l’Echo des Savanes pour voir revivre le légume justicier et son esprit, mais, outre que la nouveauté et la surprise ne sont plus au rendez-vous, il faut admettre que le lecteur, devenu adulte et moins facilement impressionnable, ne vit peut-être pas les nouvelles aventures avec l’intensité qu’il éprouvait autrefois.

page parue dans L'écho des savanes n°1
L'écho des savanes n°1

L'auteur a reçu un Prix (édito du Pif-Gadget n°11 de Georges RIEU)

Hervé CULTRU aidé de Mariano ALDA pour la documentation

Le Concombre sur le web

A propos de Mandryka, nous vous signalons l'existence d'un excellent site officiel du Concombre Masqué sur le web. Sur ce site, vous retrouverez des aventures inédites du personnage, ainsi que de nombreux documents, des croquis, brouillons, archives...

Le site s'appelle : Aaaargh ! C'est le Concombre Masqué !

Prenez le temps de gratter dans les pages "Années Vaillant", vous y découvrirez des petites merveilles...