Sur les traces de Corto (2)

Jean-Maurice Durand s'était distingué avec la première partie de son reportage en partant sur les traces de Corto Maltese, le personnage devenu mythique de Hugo Pratt (cf. Sur les traces de Corto (1)). Comme vous avez plébiscité ce reportage, Jean-Maurice nous ramène aujourd'hui un deuxième reportage de la même veine.

"Après mon retour du Rufiji et de Zanzibar et un séjour de quelques semaines en France, j'ai été affecté en Guyane, à Saint-Laurent du Maroni. Je suis donc dans ce coin perdu de l'Amérique du Sud, l'occasion de mettre à nouveau mes pas dans ceux de Corto. C'est ainsi qu'il y a quelques semaines, je me trouvais à Paramaribo au Surinam, l'ancienne Guyane hollandaise. J'en ai rapporté quelques photos et quelques réflexions au sujet de la première histoire de Corto parue dans Pif-Gadget, c'était il y a bien longtemps, à l'époque du bandeau rouge et de Richard Médioni..."

Les secrets de Paramaribo

Souvenez-vous, cette vignette était la première apparition de Corto Maltese dans Pif-Gadget et le début pour Hugo Pratt d’un immense succès.

La première case de Corto Maltese parue dans le Pif-Gadget n°58 "le secret de Tristan"

En 1915, Corto doit se faire quelque peu oublier après ses activités de pirate dans le Pacifique Sud (Hugo Pratt reprenait ainsi pour Pif son personnage de "la Ballade de la Mer salée", parue en album quelques années plus tôt). Son voilier, les "Trois saintes Maries", qui brûlera au cours de ce premier épisode, se balance mollement dans le port de Paramaribo, en Guyane hollandaise. Lui-même a élu domicile dans la pension de madame Java, sur les rives de la rivière Surinam qui allait donner son nom au pays après le départ des Hollandais en 1975. Cependant, il ne tardera pas à reprendre la mer pour percer le secret de Tristan Bantam, mais surtout poussé par son goût de l’aventure et du mystère.

Le Surinam, coincé entre la Guyane Française et le Guyana (l'ex-Guyane
britannique)

C’est donc en République du Surinam, entre les bouches de l’Amazone et le delta de l’Orénoque, en Amérique du Sud, que j’ai pu remettre mes pas dans ceux du marin maltais. Paramaribo est aujourd’hui une ville cosmopolite regroupant avec sa banlieue près de 75 % de la population surinamienne. La majeure partie du pays est en effet couverte par la forêt primaire (bien menacée toutefois) du plateau des Guyanes. On y croise des visages venus des cinq continents, symbolisés par l’étoile à cinq branches figurant sur les armoiries du Surinam. Les compatriotes de madame Java, originaires d’Indonésie, se mêlent aux Noirs Marrons (descendants d’esclaves évadés), aux Hindous, aux Créoles, aux Européens et aux derniers représentants des diverses nations amérindiennes qui constituaient le peuplement originel de la région.

Javanais et afro-américains, peuples de toutes couleurs et de toutes origines se côtoient au Surinam. Seule la guerre civile des années quatre-vingt, qui a vu les politiciens locaux pousser leurs compatriotes à s’entredéchirer, est venue troubler cette harmonie, laissant un traumatisme profond au sein de la population.

Mais le Surinam est en Amérique du Sud et les difficultés économiques, les coups d’état militaires et le trafic de drogue constituent aussi l’envers de la médaille. Tout au long des années quatre-vingt éclatèrent des luttes de factions en apparence politiques, mais en réalité destinées à assurer à leurs leaders le contrôle des flux de cocaïne vers les Etats du nord et l’ancienne puissance tutélaire hollandaise. Le retour à une certaine normalité n’empêche toutefois pas le visiteur de rester perplexe devant les quarante et quelques casinos disséminés dans tous les quartiers de Paramaribo.

N’oublions pas également que ce premier épisode de Corto Maltese baigne tout entier dans le merveilleux du vaudou latino-américain et Tristan Bantam, au cours de songes oniriques, entre en contact avec le monde perdu de Mû, guidé par le dieu Ogoun-Ferraille. Cette dimension magico-religieuse est toujours omniprésente dans le Surinam moderne, même si les sectes protestantes américaines recrutent toujours plus d’adeptes.

La grande mosquée de Paramaribo : Amérique du Sud ou Sultanat de Bruneï ?
Poteries rituelles des indiens caraïbes.

Une flânerie dans les rues de la capitale surinamienne est une fois de plus l’occasion de vérifier le goût du détail d’Hugo Pratt qui a représenté fidèlement les vieilles bâtisses coloniales.

La cathédrale de Paramaribo : la plus grande construction en bois d’Amérique latine.
Architecture hollandaise

Rien n’a été oublié, pas même les fenêtres à guillotine, héritage de l’architecture hollandaise et qui donnent à la ville des allures d’Amsterdam tropicale.

Le port, s’il invite toujours au voyage, a beaucoup changé depuis l’époque de Corto. Les grands voiliers et steamers hollandais ont cédé la place aux cargos et aux ferries devant lesquels s’écartent précipitamment les traditionnelles « tapouilles » surinamiennes.

Le port de Paramaribo fut le théâtre d’une belle histoire de marins au cours de la seconde guerre mondiale, une de ces sagas qu’appréciait tant Hugo Pratt. Pendant l’occupation allemande des Pays-Bas, la Guyane hollandaise fut pratiquement livrée à elle-même. Les Allemands tentèrent d’assurer une présence militaire à Paramaribo en y envoyant un énorme bateau, le « Goslar ». Les Surinamiens tentèrent de le prendre, mais l’équipage préféra le saborder. Son épave est encore visible de nos jours derrière le marché de la capitale, émergeant à peine des eaux de l’estuaire de la rivière Surinam qui n’en finissent pas de la dissoudre.

Jean-Maurice Durand