Sur les traces de Corto (3)

Jean-Maurice Durand est un véritable globe-trotter des temps modernes, il parcourt le monde pour son travail et, en guise de carte postale, il nous ramène un reportage sur les traces de Corto Maltese...

Il nous revient de Guyane, cette fois-ci et nous propose de redécouvrir "rendez-vous à Bahia", la deuxième aventure de Corto Maltese par Hugo Pratt, parue dans le Pif-Gadget numéro 59 du 6 avril 1970. Si vous découvrez les articles de Jean-Maurice Durand pour la première fois, nous vous conseillons de lire les autres reportages, histoire de vous plonger dans l'univers de Corto : Sur les traces de Corto (1), et Sur les traces de Corto (2) et Sur les traces de Corto (4).

Il nous revient de voyage en Guyane pour son travail et en a profité pour nous réaliser un nouveau reportage. Après deux dossiers (déjà publiés sur le site : Sur les traces de Corto (1) et Sur les traces de Corto (2)), il est reparti "sur les traces de Corto" et nous ramène une relecture de "Rendez-vous à Bahia" d'Hugo Pratt, épisode paru dans le Pif-Gadget n°59 d'avril 1970.

Indiens d’hier et d’aujourd’hui

Zone de débarquement de Corto : territoire des Galibis

Laissant les eaux de la Guyane hollandaise dans le sillage du « Dreaming Boy », Corto, Tristan et le professeur Steiner naviguent vers Sao Salvador pour un « rendez-vous à Bahia ». Au tout début de ce second épisode de ses aventures parues dans Pif Gadget n°59, Corto Maltese jette l’ancre sur les côtes de Guyane française, près de Saint-Laurent-du-Maroni. C’est l’occasion d’une courte rencontre avec deux bagnards en cavale et une tribu indienne aux pouvoirs étranges : les Galibis.

La côte ouest de la Guyane est le territoire ancestral des indiens Galibis, encore appelés Kalinas ou Caraïbes. Ils furent jadis de féroces guerriers, en lutte incessante contre la plupart de leurs voisins. Ils n’hésitèrent pas à prendre la mer pour envahir les îles de la Caraïbe, à laquelle ils ont légué leur nom. Quelques populations reliques d’indiens Galibis vivent encore sur l’île de la Dominique. Depuis longtemps en contact avec la culture occidentale, ils constituent de nos jours le groupe le plus intégré à la Guyane moderne. Ils essaient de s’insérer dans l’économie et jouent la carte du tourisme. Parallèlement, ils luttent sur les terrains social et politique afin de préserver leurs droits, leurs coutumes et leurs valeurs propres. Il y a quelques années, ils ont obtenu la création de leur commune de plein exercice, Awala – Yalimapo, à l’endroit précis où Corto et ses amis débarquèrent voici près de quatre-vingt dix ans.

Indiens Galibis sur la plage d’Awala-Yalimapo, tout près de l’endroit où accosta le « Dreaming Boy ». La pêche demeure l’une des activités principales des indiens de la côte guyanaise et ils sont les principaux fournisseurs de poissons frais de la ville de Saint-Laurent-du-Maroni, distante d’une soixantaine de kilomètres.

Toutefois, l’intégration des Galibis ne s’est pas faite sans renoncement ni déchirements et de nombreux jeunes indiens ont beaucoup de mal à se situer à l’aube du troisième millénaire ; le taux de suicide est important dans la communauté. Les coutumes léguées par leurs ancêtres sont désormais peu connues. Les derniers chamanes, ceux qui, peut-être, savent encore lire dans le feu la parole des ancêtres, vivent au Surinam et peu de gens font le déplacement pour consulter leur antique savoir.

Mais, en Guyane, comme Corto dans l’Amérique du Sud de jadis, il est encore possible d’aller toujours un peu plus loin dans le mystère et l’aventure, et je vous invite à me suivre dans un long périple, à remonter le cours encore sauvage du Maroni, le fleuve qui tente sans grand succès d’établir une frontière entre la Guyane et le Surinam.

Après plusieurs jours de pirogue, et quelques sueurs froides lorsqu’il a fallu traverser d’inquiétantes zones de rapides, qu’on appelle localement des « sauts », nous arrivons sur le territoire des Wayanas. Ayant refusé pendant longtemps tout contact avec les Blancs, ils ont conservé un mode de vie encore très proche de celui de leurs ancêtres. Mais pour combien de temps encore ?

Les indiens Wayanas, dont certains portent toujours le pagne traditionnel, le kalimbé, entrent progressivement dans une modernité qu’ils refusaient encore dans les années 1960. Les moteurs remplacent les pagaies, des antennes paraboliques ont récemment fleuri sur le toit de quelques carbets. Ce mariage de raison avec le monde moderne était bien sûr inévitable et même souhaitable pour des domaines tels que la santé, mais on ne peut s’empêcher de songer avec nostalgie aux savoirs qui se perdent et à un mode de vie qui nous ramène aux premiers âges de l’humanité.

Cette fillette wayana semble porter sur le monde qui vient un regard interrogateur (ci-dessus à droite). Imprégnée de culture traditionnelle, transmise à travers les beaux contes de son peuple, elle n’en fréquente pas moins assidûment l’école de la République où de jeunes instituteurs français transmettent des connaissances souvent bien éloignées de ses réalités quotidiennes.

A gauche : Indienne wayana préparant le couac, la semoule de manioc qui constitue la base de l’alimentation des populations premières du plateau des Guyanes et d’une grande partie du Brésil. Les amérindiens de ces régions ont élaboré au fil des siècles une véritable civilisation du manioc, comparable à notre civilisation du blé ou à celle du mil en Afrique subsaharienne.

Le tukuchipan est la case festive des indiens wayanas. La communauté y célèbre les grandes cérémonies, traditionnelles ou plus modernes. Les hommes s’y réunissent en particulier au cours des marakés (initiations), pour d’impressionnantes libations de cachiri (bière de manioc).

Le ciel de case ou maluana (ci-dessus). Il orne habituellement le sommet intérieur du toit du tukuchipan. Parmi d’autres symboles, en haut et en bas sont figurées les chenilles, animaux qui tiennent une place importante dans la mythologie wayana. Ils symbolisent en effet les métamorphoses dont les hommes étaient capables dans les temps les plus reculés, l’époque où les « animaux parlaient ». De nos jours, on dit que seuls les chamanes ont conservé ce pouvoir de transformation qui leur donne accès au monde des esprits. La cosmogonie des wayanas est complexe et très élaborée. Elle inclut une création du monde où aucun élément n’est tiré du néant, mais provient le plus souvent des agissements des esprits et des chamanes. Avec Corto, écoutons, près du feu immémorial, la légende wayana de la naissance de la Voie lactée.

Eh bien, les gens ont mis le feu au ciel, ils l’ont fait brûler.
Des chamanes ont mis le feu au ciel.
Le ciel s’est enflammé, le brasier a crépité.
L’un d’entre eux dit : « voici l’endroit où l’on a brûlé le fromager !».
La voie lactée, c’est l’endroit où l’on a brûlé le fromager. 
Dans la langue des esprits et celles des hommes la voie lactée, est appelée « l’endroit où l’on a brûlé le fromager ».
(d’après une tradition orale recueillie par Jean Chapuis)

Et enfin, toujours un peu plus loin, si vous voulez bien écouter la parole des vieux Wayanas, ils vous parleront peut-être de tribus plus mystérieuses encore, qui hanteraient les « grands bois » de la Guyane et du nord du Brésil, les fameuses tribus invisibles de la grande forêt d’émeraude. Sans doute évoqueront-ils les Oyaricoulets, les « longues oreilles », que bien peu de nos contemporains ont pu voir. Selon certaines légendes il s’agirait d’indiens à la peau et aux cheveux clairs ; ultimes traces du passage des Vikings dans les Amériques ? Pratt le suggérait dans "Mu", le dernier album de Corto. Mais le marin restait dubitatif : « fariboles, mythes, mensonges… trop beaux pour ne pas s’y arrêter, trop naïfs pour que l’on y croie ». Peut-être le secret réside-t-il dans les paroles de l’anarchiste Pierre-la-Reine, dans « Têtes de Champignons » :

Jean-Maurice Durand