Sur les traces de Corto (4)

Jean-Maurice Durand est un véritable globe-trotter des temps modernes, il parcourt le monde pour son travail et, en guise de carte postale, il nous ramène un reportage sur les traces de Corto Maltese...

Il nous revient du Brésil, cette fois-ci et nous propose de redécouvrir "Samba avec tir fixe", la troisième aventure de Corto Maltese par Hugo Pratt, parue dans le Pif-Gadget numéro 66 du 25 mai 1970. Si vous découvrez les articles de Jean-Maurice Durand pour la première fois, nous vous conseillons de lire les trois autres reportages, histoire de vous plonger dans l'univers de Corto : Sur les traces de Corto (1), et Sur les traces de Corto (2) et Sur les traces de Corto (3).

Sur les traces de Corto (4) : Samba avec Lampion

"Il y a quelques semaines, j'entrai dans un cybercafé du port de Belém (Brésil) afin de prendre quelques nouvelles du reste du monde. En naviguant dans ce labyrinthe des temps modernes qu'est Internet, je suis tombé par hasard sur un forum où l'on commentait la réapparition de Pif-gadget. Quelques réflexions désobligeantes sur l'engagement militant du nouveau Docteur Justice m'ont agacé et amusé à la fois. L'auteur s'offusquait de ce que l'on put faire croire aux jeunes lecteurs des balivernes tels que le trafic d'organes dans certains pays de la Caraïbe, l'influence néfaste des sectes évangéliques nord-américaines ou les meurtres de témoins gênants au Brésil. Il concluait en affirmant qu'un tel militantisme n'avait pas sa place dans un journal pour la jeunesse.

Outre le fait que, pour autant que je le sache, les allusions contenues dans les aventures de Docteur Justice sont parfaitement fondées, je me suis souvenu que Pif avait une longue tradition quant à la relation de combats militants ou révolutionnaires et qu'il était peut-être bon de le rappeler. Au début des années soixante-dix, les aventures de Corto Maltese en offrirent assez crûment plusieurs exemples. Profitant de mon séjour au Brésil, je me suis intéressé à l'un de ces épisodes et je suis parti sur les traces des Cangaceiros, qui sont les obscurs héros du récit de Corto intitulé « Samba avec Tir Fixe » (Pif gadget n°66 du 25 mai 1970).

Le port de Belém, près des bouches de l'Amazone, est l'une des portes d'entrée du Nord-Est brésilien. Sur les petits étals des bords de rue, on trouve encore les fascicules de littérature populaire qui racontent et magnifient l'épopée des cangaceiros.

Fidèle à ses habitudes, Hugo Pratt mêle habilement la réalité et la fiction pour nous conter l'un des épisodes les plus violents de l'histoire du Brésil, qui en compte pourtant de très nombreux. C'est donc une épopée de fureur et de sang que je vais évoquer aujourd'hui, où Corto lui-même plonge au cœur de la bataille et lutte à la mitrailleuse contre les exploiteurs du Sertão.

Le Sertão, le pays de l'éternel été, où le ciel couleur mercure, est percé par les rayons d'un soleil implacable. Le Sertão, c'est le Sahel brésilien, le pays des crève-la-faim et des « colonels » à la richesse insolente. Ces derniers, par la corruption et les abus de toutes natures, ont longtemps contrôlé de vastes territoires sur lesquels la police et l'armée n'avaient rien à leur refuser. Ils maintenaient un véritable état de servage parmi la paysannerie sans terre qui dépendait d'eux pour vivre.

A la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, face à la violence institutionnelle de forces armées à la solde de ces grands propriétaires terriens, va surgir une violence du pauvre, désignée sous le nom de cangaço, un banditisme dirigé contre l'ordre établi et caractérisé par une extrême cruauté. Elle sera à la mesure des humiliations et des souffrances endurées par ce peuple de paysans en butte à l'hostilité des hommes et d'une nature implacable.

Le plus fameux des bandits nordestins, dont Pratt s'est inspiré, jusque dans le costume de ses personnages, se faisait appeler Lampião. Il sema la terreur dans tout le Sertão de 1922 à 1938.

Fils de petits paysans de l'Etat du Pernambuco, Virgulino Ferreira da Silva naquit à Serra Tailhada vers 1900. Ses parents furent impliqués dans des affaires de vendettas qui étaient monnaie courante dans cette région du Brésil. Après que son père ait été tué par la police, Virgulino mit ses frères et sœurs à l'abri, décida de s'engager dans le cangaço et de combattre sans répit tous les porteurs d'uniforme. Ainsi débuta une épopée sanglante qui allait durer plus de quinze ans et faire entrer Virgulino dans la légende.

Pendant tout le règne du « roi des cangaceiros », les batailles rangées avec la police et les forces armées se succédèrent dans tous les états du Nordeste. Au cours d'une de ces fusillades épiques, Virgulino, tout auréolé des lueurs produites par les fusils de ses hommes, gagna son surnom de Lampião, le lampion, la flamme de la révolte. Mais il serait faux de croire qu'il fut une sorte de Robin des Bois brésilien ; Comme le Tir Fixe d'Hugo Pratt, Lampião fut avant tout un bandit, craint autant par ses amis que par ses ennemis. Sa cruauté n'eut parfois d'égale que sa duplicité. Il n'hésita pas, lorsque son intérêt le lui commandait, à s'allier avec certains grands propriétaires terriens et parfois même avec des policiers, qu'il ne cessa pourtant jamais de surnommer « macaques ». Ses détracteurs les plus irréductibles affirmaient même qu'il avait commencé sa carrière en … attaquant les vieilles dames.

Virgulino Ferreira da Silva, dit Lampião, et Tir Fixe, arborant le célèbre accoutrement des Cangaceiros

Un tel homme ne peut toutefois se juger dans une perspective trop manichéenne, tant son personnage est complexe. Entre deux attaques de fazendas, voire entre deux massacres de villageois, Lampião égrenait, avec une ferveur non feinte, le chapelet qu'il portait en permanence autour du cou. Comme toujours au Brésil, l'action était teintée de mysticisme (comme le rappelle également l'étrange figure du « Rédempteur » qui semble avoir été la seule personne respectée par Tir Fixe). Les cangaceiros, s'ils se livraient régulièrement aux viols les plus sauvages, menaient par ailleurs une vie ascétique, en harmonie avec la sécheresse du Sertão. Lampião décourageait ses hommes de prendre femme, jusqu'au jour où ce guerrier, monastique par certains côtés, brûla d'une passion sans limite pour la belle Maria qu'il enleva à son foyer conjugal. Devenue l'égérie du cangaço, Maria Bonita suivra Lampião jusqu'à l'extrême limite de son aventure folle, entraînant dans son sillage d'autres compagnes de cangaceiros.

Lampião et sa compagne Maria Déa de Oliveira, dite Maria Bonita, Maria la Belle, photographiés en 1936. La photo a été réalisée par le cinéaste brésilien Abraão Benjamin, alors qu'il réalisait des reportages parmi les cangaceiros.

Narcissique, Lampião aimait à se faire photographier et il fit souvent les gros titres de la presse brésilienne. Les cinéastes s'intéressèrent à lui et il autorisa l'un d'entre eux à filmer les exploits de sa bande qui, au plus fort de sa notoriété, regroupa plus de cent fusils.

La force de Lampião fut de créer une sorte de culture cangaceira, dont la partie la plus visible était ce costume étrange où abondaient les broderies et les pièces d'or. Un indéniable sentiment de fraternité soudait les bandits les uns aux autres et une certaine ferveur religieuse, malgré la brutalité, n'y était pas étrangère.

Le peuple le craignait et l'admirait à la fois. Grâce à sa grande mobilité et à un réseau étendu d'espions et d'appuis divers dans tout le Nordeste, il échappait constamment à la police, qui hésitait à s'enfoncer dans les étendues d'épineux du Sertão, où ne sinuaient par endroit que d'imperceptibles pistes à bétail. Malgré la brutalité dont il était parfois victime, le petit peuple nordestin aimait voir ses oppresseurs ridiculisés par ce démon insaisissable. Toutefois, il n'est pas faux de dire qu'une bonne partie de la population le soutint à contrecœur, courbant l'échine face à ce qui n'était finalement qu'un fléau de plus dans un pays qui en comptait déjà beaucoup. Ils n'avaient d'ailleurs guère le choix, les trahisons à l'encontre des cangaceiros étant punies de façon spectaculaire, c'est-à-dire par des supplices aussi variés que dissuasifs ou encore par le massacre de la famille des traîtres.

Ce fut pourtant une trahison qui perdit Lampião et une bonne partie de sa bande. L'un de ses informateurs, Bezerra, qui était lui-même policier, révéla à sa hiérarchie l'endroit où il se cachait, dans des grottes proches du rio São Francisco, au nord de Salvador de Bahia (l'aventure de Tir Fixe se termine également tragiquement sur les rives de ce même fleuve). Après quinze ans de pillage, le trésor des cangaceiros attirait bien des convoitises, y compris dans les rangs de la police. Surpris à leur réveil par une grêle de balle, les bandits opposèrent une résistance acharnée. Ployant sous le nombre, ils ne purent remporter la victoire cette fois-là. Lampião fut tué d'une balle en plein front, tandis que les policiers décapitaient Maria Bonita, blessée à mort. Ce fut d'ailleurs le sort de tous ceux qui ne purent échapper au massacre. Les têtes des cangaceiros, conservées dans des bidons de kérosène, furent exposées dans toute la région. Elle finirent momifiées dans un musée et ne furent enterrées que trente ans plus tard. La police, si longtemps humiliée, savourait son triomphe, sans toutefois se vanter de la manière peu glorieuse dont elle était venu à bout de son vieil ennemi.

Le macabre tableau de chasse de la police brésilienne, qui marqua la fin de l'épopée du cangaço de Lampião. Quant à Tir Fixe, il trouva la mort à la suite du duel au pistolet dans lequel il réussit à abattre le colonel Gonçalves

L'aventure des cangaceiros ne s'arrêta pas avec la mort de Lampião. L'un de ses lieutenant, qui se faisait appeler Capitan Corisco, prolongea encore pendant quelques années la traînée sanglante. Il fut lui-même abattu en 1940. Ne serait-il pas ce jeune homme que Corto adoube en 1915, à la fin de l'épisode, en le coiffant du chapeau de Tir Fixe ?

Les cangaceiros ne vivent plus de nos jours que dans les contes populaires brésiliens ou dans… les bandes dessinées, même si quelques hors-la-loi se réclament encore de leur idéologie. Au détour d'un marché à Belém ou à Bahia, vous apercevrez peut-être ces petits livrets accrochés à des cordes, comme du linge mis à sécher. On les appelle pour cette raison la « littérature de cordel ». En vous penchant un peu, vous verrez sûrement de temps en temps sur les couvertures d'étranges personnages avec un drôle de chapeau.

Les gros propriétaires terriens, eux, existent toujours, même si on ne les surnomme plus « colonels ». Il n'y a pas si longtemps, l'un des leurs commanditait l'assassinat du leader paysan Chico Mendès. La réforme agraire est l'un des défis majeurs auxquels est confronté « Lula », le nouveau président du Brésil. Il a aussi promis de réduire la pauvreté, notamment dans le Sertão. Les révoltes se font rares, la lutte syndicale les remplaçant parfois.

Mais ne nous y trompons pas, il n'est pas forcément si loin, le temps où la nuit étoilée du Sertão verra à nouveau s'allumer les lampions.

Jean-Maurice Durand