Ces dossiers sur les gadgets de Pif vous permettront d'en savoir un peu plus sur ces petits objets de prime qui nous ont amusés sans vraiment savoir comment ils étaient découverts, fabriqués ou adaptés. Nous essaierons tout au long de ces articles de vous faire découvrir l'envers de la conception des gadgets de Pif.

En plus de l'expérience professionnelle de Jean-Philippe CUNNIET, nous avons notre possession une masse de documentation sous forme de dossiers à exploiter, issue des propres archives des éditions Vaillant, ceux-là même qui ont servi à la fabrication des gadgets.

Ce dossier présenté par Jean-Philippe Cunniet et Philippe Baumet, aidés de Vincent FAILLET (biologiste), Sylvain MUNDSCHAU, Pierre JOUAN et Anne-Marie BALLIN.

Gadget n°60 - "Les Artémias Salinas"

La première apparition dans Pif-Gadget

Ce gadget est apparu pour la première fois dans le n°60 de Pif-Gadget et a bénéficé d'une véritable campagne de promotion. Dès le n°56, une pleine page annonce qu'un défi a été lancé afin de trouver un gadget extraordinaire et insolite.

demi-page parue dans le Pif-Gadget n°56

Ce défi semble avoir été relevé car le journal présente un télégramme en provenance des Etats Unis, du Lac Salé avec ce message : "défi tenu - avons découvert poudre de vie - fantastique gadget possible - informations suivent - l'équipe gadget"

"la poudre de vie" demi-page parue dans le Pif-Gadget n°56

La semaine suivante, dans le numéro 57 de Pif-Gadget, l'éditorial du rédacteur en chef Georges RIEU annonce la sortie de ce gadget pour le n°60 et invite à se rendre à la page 31...

éditorial de Georges RIEU paru dans le Pif-Gadget n°57

...Celle-ci présente à nouveau un télégramme qui précise que la "première expérience réussie - animaux miniatures nés de la pouvre de vie - les appelons Pifises - les ramenons en France - l'équipe gadget". Sans vraiment en savoir plus, le mystère de la "poudre de vie" va continuer pendant 3 semaines...

des explications parues dans le Pif-Gadget n°57

Dans le numéro 58, les expériences ont continué et les résultats sont là selon l'équipe rédactionnelle, "les Pifises naissent d'une pincée de poudre".

demi-page parue dans le Pif-Gadget n°58

Une semaine avant la sortie du n°60, une double page paraît dans le numéro 59, invitant les lecteurs à parler à leurs amis de cet "évènement le plus sensationnel dans l'histoire de la presse : de la vie dans un journal" ! Ce gadget jusitifie la hausse du prix, il passe à 2F50 au lieu de 2F et propose pour la première fois de réserver un numéro de Pif-Gadget auprès de son vendeur habituel avec un bon de réservation à remplir.

double page parue dans le Pif-Gadget n°59

Ainsi, en ce début d'avril 1970, le numéro 60 de Pif-Gadget paraît dans les kiosques avec une couverture choc, le mythe de la "poudre de vie" est né.

Vous remarquerez que la couverture est la plus sobre possible, le nom du gadget et rien de plus, aucun dessin ni personnage n'est apparent, le mot "vie" est lui omniprésent et prend presque autant de place que le titre. Le gadget de "la poudre de vie" est collé à l'intérieur du journal dans un sachet métallisé, comme pour appuyer un côté "frigorifique", la vie maintenue en suspend.

Le mot "d'Artémia" est laché dans la page d'introduction du gadgetus, le nom scientifique complet de ces oeufs microscopiques est "Artémia Salina".

double page parue dans le Pif-Gadget n°60 contenant le gadget collé

Ce numéro comprendra deux tirages atteignant ainsi un chiffre de vente inégalé de 1 million d'exemplaires. Il comprend un cahier sur papier glacé présentant le gadgetus sur 5 pages : une page d'introduction, 2 pages de mode d'emploi, 1 page de "questions-réponses" et 1 page de témoignages de personnalités comme François DE LA GRANGE de l'émission "Les animaux du monde" (célèbre par son générique "pom pom pom...") ou Claude DELAMARRE-DEBOUTTEVILLE (professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle).

Tout est consigné dans ce gadgetus pour voir le miracle de la vie et faire vivre ces Pifises, il faura attendre le numéro suivant (le n°61) pour que la nourriture pour les Artémias soit distribuée.

double page parue dans le Pif-Gadget n°61 contenant le gadget collé

Fiche de renseignements

Nom de Genre : Artemia
Nom d’espèce
: Salina
Surnom
: "Pifises"
Âge : 60 millions d’années
Taille
: quelques millimètres environ
Résidences connues : les lacs salés
Séjours en France : en 1970
Signes particuliers : Resistance hors du commun

Tous les lecteurs de Pif-Gadget ont encore en mémoire l’aventure des Artémias Salinas, ces œufs de 60 millions d’années auxquels il s’agissait de redonner la vie...

L’équipe de Pif-Collection a voulu en savoir plus sur ces étranges créatures. Au travers de recherches, d’interview et de témoignages, nous vous invitons sur les traces de l’Artemia Salina.

Interview Pif-Collection : Sur la trace des Pifises

Pif-Collection : Cher Professeur X comment un biologiste pourrait présenter les Pifises ?

Professeur X : Pour un biologiste, les Pifises portent une appellation bien précise faite d’un nom de genre (Artemia) et d’un nom d’espèce (salina). Les Artemia salina sont des petits Arthropodes qui appartiennent à la Classe des Crustacés. Ils vivent dans des eaux hyper-salines.

Pif-Collection : Comme les crevettes ?

Professeur X : Oui, mais les crevettes sont leurs cousines éloignées. Les Artemia appartiennent à l’Ordre des Anostracés et à la Sous-classe des Branchiopodes . Ils ne possèdent pas de carapace contrairement à la crevette et ont une nage caractéristique sur le dos. Les anglo-saxons les appelent « crevettes féeriques » (fairy shrimps).

Pif-Collection : Plus précisément, à quoi ressemble un Artemia ?

Professeur X : Il nous faut alors parler un peu de morphologie externe.

cavité optique de l'artémia qui n'a pas d'oeil
artémia adulte (male)

Le corps d’un Artemia salina est composé de trois parties : tête, thorax et abdomen. La tête porte un œil médian et une paire d'yeux latéraux, dans sa partie antérieure on remarque une paire d'antennes courbées portant à leur extrémité 3 petites soies. Les antennes sont un critère de détermination des sexes ; chez le mâle les antennes prennent la forme d'une grosse pince qui sert à saisir la femelle lors de l'accouplement, chez cette dernière la paire d'antennes est beaucoup plus petite.

Le thorax est composé de 11 segments, chaque segment porte une paire d'appendices natatoires foliacés. Pour parler plus simplement, les artemias se déplacent avec 22 petites nageoires en forme de feuille.

L’abdomen, quant à lui, est composé de huit segments : les 2 premiers segments sont dits génitaux (deux pénis chez le mâle / la poche incubatrice chez la femelle). Le dernier segment abdominal porte deux appendices avec de longues soies.

anomalies de développement dues aux différents degrés de salinité
artémia adulte (male)

Pif-Collection : Depuis quand connaît-on les Artémia ?

Professeur X : L’histoire est ancienne, c’est un Anglais, le Docteur Schlosser qui, en 1755, décrivit pour la première fois Artemia salina. En 1840, le Docteur Joly apporta une description plus complète de ce petit crustacé.

Mais la véritable reconnaissance des Artemia vint quand, en 1933 Since Seale et en 1939 Rollefsen, commencèrent l’élevage pour nourrir les poissons.

Pif-Collection : A propos d’élevage, le journal Pif Gadget proposait des œufs d’Artemia à faire éclore…

Professeur X : Je vous arrête tout de suite terme d’œuf est impropre en la matière, il faut parler de « cystes ». La reproduction de l’Artemia est un peu complexe. Pour résumer, il faut savoir que l’Artemia salina est une espèce à développement indirect. Cela veut dire que le jeune qui vient de naître ne ressemble pas à l’adulte, il y a un stade larvaire, un peu comme la grenouille et le têtard ou le papillon et la chenille. La larve porte le nom de "nauplius". Le nauplius diffère de l’adulte Artemia par de nombreux caractères, par exemple, il ne possède qu’un seul œil. Une des singularités de l’Artémia salina réside dans le fait qu’il peut se reproduire de deux façons bien distinctes, soit l’ovoviviparité (production de larves vivantes), soit l’oviparité (production d’embryons en diapause sous forme de cystes, que l’on appelle improprement œufs)…

éclosion des oeufs
croissance des artémias

Pif-Collection : C’est moi qui vous arrête, pourriez-vous définir le terme de diapause ?

Professeur X : Un embryon en diapause est un embryon dont le métabolisme est à l’arrêt. C’est une sorte de vie ralentie qui peut durer plus ou moins longtemps. Il est reconnu qu'en présence de conditions du milieu défavorables (assèchement du lac salé par exemple) Artemia se reproduit par oviparité, produisant des cystes enveloppés par une coquille brune (le chorion). Ces cystes, ont un diamètre d'environ 0,22 - 0,26 mm et flottent à la surface des eaux, s'accumulant, poussés par le vent, sur les berges des lac salés ou dans les coins des bassins d'évaporation des marais salants. Ils peuvent alors être récoltés et conservés.

Pif-Collection : Conservés avant d’être ramenés à la vie par les lecteurs de Pif, 60 millions d’années plus tard…

Professeur X : Ah, les fameux 60 millions d’années (il sourit)… Je vais devoir restituer la vérité scientifique au risque de décevoir bien des lecteurs en cassant le mythe. Si l’idée même de ramener à la vie des animaux âgés de 60 millions d’années, des animaux que l’on pourrait qualifier de préhistoriques, est séduisante, c’est une hérésie biologique. La durée de survie d’un cyste d’Artemia n’excède pas 5 années en moyenne, ce qui reste, malgré tout, exceptionnel pour le règne animal.

mélange oeufs - sel (grossi 150X)
anomalies de développement dues aux différents degrés de salinité

Pif-Collection : Quelle est la procédure pour ramener les cystes d’Artémia à la vie ?

Professeur X : Les cystes sont la conséquence d’une déshydratation, la reprise du développement embryonnaire proviendra donc d’une réhydratation. La procédure est simple et très bien expliquée dans Pif.

Pif-Collection : Il ne faut apporter les vitamines de croissance qu’une semaine après l’éclosion, pourquoi ?

Professeur X : Tout simplement car la bouche des nauplii (pluriel de nauplius), n’est pas fonctionnelle avant une semaine. Durant cette période, les nauplii d’artemia se nourrissent exclusivement des matières nutritives (vitellus) qu’ils contiennent.

Pif-Collection : Quelle est la nature de ces vitamines de croissance ?

Professeur X : En fait il ne s’agit pas du tout de vitamines au sens scientifique du terme. Les Artemia ne sont pas difficiles, de la matière organique en poudre fait très bien l’affaire (levure de bière, lait pour nourrisson,…). On peut également utiliser des algues pulvérisées, le rendement sera moindre mais l’élevage sera de meilleure qualité.

Pif-Collection : Comment faire pour obtenir des cystes ?

Professeur X : Il suffit de rendre les conditions du milieu défavorables en ne remplaçant pas l’eau qui s’évapore par exemple. Ceci aura pour effet d’augmenter la salinité du milieu de vie des Artemia. Les femelles répondront à cette contrainte par une reproduction de type ovipare avec formation de cystes qu’il suffira de récupérer une fois l’eau évaporée…La boucle est bouclée !

Pif-Collection : Où peut-on se procurer des Artemia ?

Professeur X : Je vous rassure, il n’est pas nécessaire d’aller écumer les rives du Grand Lac Salé de l’Utah pour trouver des Artemia. La majorité des magasins spécialisés en aquariophilie vendent des cystes d’Artemia salina… Une bonne occasion pour revivre l’expérience de vos jeunes années !

Pif-Collection : Ce sera le mot de la fin. Un grand merci, Professeur, pour ces passionnantes précisions.

Propos recueillis par Pif-Collection

extrait d'un dossier de presse des Artémias Salinas

Les photos qui illustrent cette interview proviennent des Archives Vaillant.

© Jean-Philippe Cunniet - Philippe Baumet - Vincent Faillet - Toute Reproduction Interdite sans l'autorisation des auteurs, Mars 2003

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