Pifou

Un dossier proposé et présenté par Hervé CULTRU.

Pifou

Pifou est le fils de Pif. Eh oui... Beaucoup de lecteurs de la « jeune » génération, qui n'ont fait connaissance des héros de Vaillant que dans les pages de Pif-gadget, ne sont pas au courant de cette parenté... Et pourtant ...

Loin des moeurs qui ont cours dans la ménagerie disneyenne, où l'on ne rencontre que des oncles, des tantes, des neveux et nièces, et où l'on doit sans doute se reproduire par scissiparité, les personnages s'accouplent dans le petit monde domestique de José Cabrero Arnal et de Roger Mas, et ils ont des enfants. Malheureusement, on ne connaît pas l'heureuse chienne qui a reçu les hommages de notre héros national. Ce n'est pas par souci de tenir les femelles à l'écart des affaires essentiellement masculines qui sont le lot des journaux pour la jeunesse. Arnal nous propose d'admirer un portrait de la propre mère de Pif soi-même, paru à l'occasion d'un rare strip, dans le numéro 26 des Aventures de Pif le Chien.

Cette bande introduit la publication française des hauts faits de Top, un petit chien fantaisiste qui se trouve être le père de Pif (et donc le grand-père de Pifou, tout le monde suit ?), qu'Arnal avait créé en Espagne.

Pour tout dire, et pour en revenir à notre sujet, Pifou fait son apparition de façon un peu mystérieuse dans le jardin de Tonton César et dans le numéro 685 de Vaillant. Son père l'a caché derrière le « huitième fourré, sur la gauche », et lui apporte de la nourriture de façon clandestine. Suite à plusieurs disparitions de vivres dans le garde-manger César, Agathe et Doudou se mettent à l'affut et finissent par découvrir le fruit des amours pifesques. Pourquoi tant de secrets ? Pourquoi est-ce que Pif a pris en charge les soins et l'éducation de son rejeton ? Nous demeurons dans l'ignorance. Toujours est-il qu'un grand conseil de famille est tenu, au cours duquel tous décident d'adopter l'enfant. Ce dernier se montre rapidement déluré, en tapant à tour de bras sur son géniteur. Il témoigne en outre de beaucoup d'antipathie pour les chats en général et pour Hercule en particulier.

Pifou commence sa carrière dans des histoires d'une, deux, trois, quatre ou cinq pages que Mas réalise ponctuellement pendant une dizaine d'années pour l'Humanité, Vaillant puis Vaillant le journal de Pif. Ce matériel fait l'objet de plusieurs rééditions, réutilisé pour toutes les publications de la grande Maison, de sorte qu'aucun lecteur négligent, ou de peu de mémoire, ne puisse rien ignorer du destin des bonshommes de papier. Ces redites font d'ailleurs la joie des collectionneurs d'aujourd'hui, qui, en aucun cas, ne doivent se référer au contenu pour déterminer s'ils possèdent ou non l'opuscule qu'on leur propose ! Mais revenons au sujet...
Dès sa venue au monde, le chiot a la grosse tête... au sens propre. Pifou est littéralement macrocéphale pendant les premières années de son existence. Mais la taille de la caboche se réduit en proportion de celle du corps, et par la suite, le personnage s'affine... On note des évolutions anatomiques de même acabit - d'ailleurs tout à fait conformes à ce que nous enseigne la biologie la plus élémentaire - chez l'ourson Spoutnik, que Mas met en scène dans les années soixante pour les Aventures de Pif le Chien.

En revanche, un détail important ne subit aucun changement avec le temps, celui du langage. Pifou ne s'exprime qu'au moyen des phonèmes « glop-glop » (quand il approuve ce qui se déroule sous ses yeux et qu'il est content) ou « pas glop-pas glop » (quand il est d'humeur négative). Des borborygmes auxquels il ajoute, parfois, un vocable simple, quand par exemple il est d'humeur à philosopher.

Ainsi « glop-glop champagne » évoque à la fois le contentement éprouvé à l'idée de s'enivrer, de faire la fête entre amis, ou de regarder les bulles éclater à la surface de la flûte. Pour plus ample information nous renvoyons les linguistes amateurs au lexique établi par Roger Mas aux pages 190 et 191 du Pifou poche n° 7.

Dans les débuts, le parler lacunaire de Pifou inquiète sérieusement ses proches.

Une excellente aventure, que l'on peut lire par exemple dans Les Rois du Rire (grand format) n° 9 aux pages 4 et 5, nous montre les efforts acharnés de tous pour obliger Pifou à articuler des phrases complètes et à être intelligible. Pif va jusqu'à être menaçant (« j'en ai assez de tes glop stupides, compris ? »). Bien entendu toutes les thérapies drolatiques entreprises pour obtenir une guérison restent vaines. A la fin de l'histoire, les personnages, renversés par un camion, sont couverts de bandages qui les rendent aphones, et Pifou accueille le médecin en tenant ces propos : « à mon avis, -[ils sont atteints d'un] traumatisme crânien, avec fracture allant du frontal à l'occipital accompagné d'un déplacement cervical provoquant un trouble passager de l'élocution. »

Nous ignorons les circonstances précises qui amènent Pifou à quitter définitivement son père et sa famille nourricière humaine. Il est probable que Mas, sollicité pour compléter le rédactionnel du journal, a jugé utile de rendre son héros indépendant. Mais le départ du chiot, devenu adolescent - à partir de ce moment ses formes deviennent vite plus élancées - ne laissent pas que d'étonner... En effet l'animal dit adieu aux niches traditionnelles qu'il occupait chez César et Agathe, pour aller s'installer dans un pavillon résidentiel type banlieue parisienne en compagnie, tenez-vous bien, d'un chien mâle, adulte, un molosse nommé Brutos, manifestement plus vieux que lui de plusieurs années. Avec ce nouveau compagnon, qui prend en charge l'essentiel des dialogues, cela va sans dire, Pifou se livre à une série d'activités que l'on retrouve au fil de gags développés sur une page.

Les deux chiens vont souvent à la chasse (Pifou se débrouille toujours pour que les proies sortent indemnes des velléités assassines de son aîné, ce qui exacerbe la rage de celui-ci). Ils vont aussi volontiers à la plage pour se baigner, ce qui leur donne - paradoxe - l'occasion de se vêtir : ils enfilent toujours un maillot de bains pour pénétrer dans l'eau. En hiver, ils se livrent à des jeux de neige. On le voit, l'inspiration de Mas suit le calendrier. L'ensemble des saynètes, parfois écrites avec la complicité de Jean Sanitas, finit par dessiner une chronique gentille, qui, dans ses meilleurs moments, n'est pas sans évoquer Charlie Chaplin (pour la poésie) et Tex Avery (pour le sadisme de Brutos et la violence des bagarres qu'il aime déclencher). Le mélange est une vraie réussite.